En octobre 2016, deux engins incendiaires ont visé un local associatif musulman à Malmö. Quelques mois plus tard, un homme de 30 ans est arrêté, soupçonné d’être impliqué. Les charges s’effondrent finalement devant le tribunal. Mais l’enquête laisse une trace amère : la femme du suspect, enceinte, subit un interrogatoire sous pression, menacée d’expulsion, privée de toute humanité alors qu’elle saigne et finit par faire une fausse couche. L’entretien ne s’est interrompu que lorsqu’elle a crié. Aujourd’hui, elle a signalé les faits à l’organisme de contrôle Jo et attend que toute la lumière soit faite. Cette séquence, détaillée dans la presse, illustre une méthode d’interrogatoire qui frôle la violence institutionnelle, où l’aveu prime sur le respect des personnes.
L’affaire soulève une question de fond : jusqu’où la police peut-elle aller pour obtenir des aveux ? Ivar Fahsing, policier norvégien rompu aux enquêtes sur les crimes graves et chercheur à Göteborg et au Collège de police d’Oslo, bouscule les idées reçues : « Il circule un mythe dans la police selon lequel c’est l’interrogateur qui arrache les aveux. Pourtant, la vraie décision de parler vient toujours du suspect lui-même, c’est un mouvement intérieur. »
Le silence, l’attitude fermée, voilà ce qui met l’interrogateur à l’épreuve. Autrefois, seuls certains membres de gangs savaient verrouiller leur parole. Mais la stratégie s’est propagée : aujourd’hui, elle est reprise aussi bien par des criminels de réseaux que par des suspects de terrorisme. Les chercheurs britanniques Emily et Laurence Alison ont eu accès à mille heures d’enregistrements d’interrogatoires de terroristes présumés. Après huit mois d’analyse, leur constat est sans appel : plus la confiance s’installe entre enquêteur et interrogé, plus les informations émergent.
Cette étude met en évidence une réalité incontournable : l’interrogateur doit rester à sa place, celle de l’enquêteur qui cherche la vérité, et non celle d’un procureur ou d’un bras armé de la victime. L’objectif : recueillir, pas forcer. En Norvège et en Grande-Bretagne, l’approche a évolué pour rompre avec ce que certains chercheurs appellent la « culture du brassard », cette obsession d’arrêter coûte que coûte le « coupable ».
Ivar Fahsing le dit sans détour : « Longtemps, l’enquête préliminaire n’a été vue que comme une chasse au malfaiteur. Alors qu’il s’agit d’établir les faits, de comprendre ce qui s’est réellement passé. »
Eric Sheperd, scientifique britannique, a posé les bases de cette remise en cause dès les années 1980. Il dénonçait l’idée que l’interrogatoire devait servir à faire avouer au suspect ce que la police croyait déjà savoir. À partir des années 1990, le Royaume-Uni a contraint la police à enregistrer systématiquement les interrogatoires et à garantir la présence d’un avocat. Le mot « interrogatoire » a même été remplacé par « entretien ».
La Norvège a poursuivi ce mouvement. Là-bas, on parle désormais de « pourparlers » plutôt que d’interrogatoires. Cette culture de l’écoute a été mise à l’épreuve lors de l’affaire Breivik. Malgré l’évidence des faits, les enquêteurs ont choisi une posture d’écoute et de dialogue : « Voulez-vous vous expliquer ? Nous allons vous écouter », rapporte Ivar Fahsing. Résultat : Breivik s’est exprimé, sans animosité, sans confrontation inutile.
Pour que ce type d’approche fonctionne, la police doit rappeler au suspect qu’il est libre de se taire, sans pour autant manipuler ou exercer de pression. C’est sur cette base que la confiance envers les forces de l’ordre se construit sur le long terme. Selon Fahsing, en Norvège, très peu de suspects refusent totalement de parler ou de livrer leur version.
En Suède, difficile d’avoir une vue claire sur les pratiques, faute d’études approfondies. Ce qui remonte, ce sont les dérives médiatisées, comme dans l’affaire SAPO, où la pression a remplacé l’écoute.
Un autre angle mort : l’absence d’une véritable stratégie nationale d’interrogatoire. Pär-Anders Granhag, professeur de psychologie à Göteborg, a passé au crible la formation des policiers suédois. Son rapport de 2013 pointe l’absence d’un modèle unifié. Contrairement aux Pays-Bas, à l’Angleterre ou à la Norvège, la Suède n’a pas de trame commune, révisée et actualisée, pour former ses enquêteurs.
Pour Granhag, si le terme « interrogatoire » n’est pas problématique en soi, la distinction réside dans la posture : interroger un suspect ou un témoin, ce n’est pas la même chose, même si dans les deux cas, l’enjeu reste de récolter un maximum d’informations. La méthode mérite une stratégie.
Depuis vingt ans, Granhag et son équipe se penchent sur la méthode SUE (Strategic Use of Evidence), qui consiste à utiliser ce que l’on sait d’un suspect pour l’amener à parler sans l’agresser. Si l’enquêteur détient une information sur la présence du suspect à un endroit précis, il ne s’agit pas de l’asséner d’emblée. On commence par des questions ouvertes, et si le suspect ment, l’information est distillée au moment opportun.
Cette tactique pousse le suspect à s’interroger sur ce que sait vraiment la police, ce qui peut le conduire à révéler des éléments qu’il aurait préféré garder pour lui.
Comment amener un suspect à se confier ?
Granhag propose une démarche progressive. Il s’agit d’abord de poser des questions sur des points sans enjeu, pour instaurer un climat de confiance, puis de glisser vers des sujets plus sensibles. Même si le suspect se mure dans le silence, cela ne doit pas freiner l’enquêteur dans sa recherche de vérité. Toutes les questions méritent d’être posées, car le fait d’avoir sollicité le suspect sur tel ou tel point pourra être mentionné devant la justice.
Au final, la clef n’est pas de faire craquer les suspects mais de créer les conditions pour qu’ils choisissent, d’eux-mêmes, de se livrer. C’est ce chemin, fait d’écoute, de stratégie et de respect, qui permet à la vérité de surgir, même face au silence le plus tenace. Face à la tentation du passage en force, il reste la patience et la méthode. On ne force pas la parole, on la fait naître, à son rythme, parfois contre toute attente.
Texte : Johan Frisk, pour exploration.se



